L’ex-juge d’instruction Patrick Ramaël défend un homme d’affaires francolibanais accusé de blanchiment à but terroriste et retenu à Doha. Selon lui, ledossier est vide.
« Actes de tortures et de barbarie et détention arbitraire commis à l’étranger sur unressortissant français ». C’est le motif que se prépare à invoquer Patrick Ramaël, ex-juged’instruction aujourd’hui avocat, pour défendre son client, Dori Labaki, qui est retenu auQatar. Taper fort, donc – et Patrick Ramaël a une certaine expérience en la matière, luiqui, lorsqu’il était juge, avait mené pour ses dossiers une perquisition à l’Elysée et uneautre à la DGSE.A l’origine du dossier : une première arrestation en 2020 suivie d’une incarcération deuxans plus tard de l’homme d’affaires franco-libanais Dori Labaki. Ce dernier a été détenupendant 69 jours dans une cellule de 2,75 mètres sur 2,75 mètres, « sans fenêtre, sanspermission de promenade, ni autorisation de visite, ni aucune communication avec safamille », précise son avocat. La mère de Dori Labaki, tombée malade durant cettepériode, est décédée sans qu’il puisse lui parler au téléphone. Depuis, Dori Labaki a étélibéré, mais avec interdiction de quitter le territoire
Accusations graves
La dureté du traitement est justiée, aux yeux de la justice qatarie, par la gravité descharges qui pèsent contre le fondateur de Bin Omran, une entreprise de constructionqui a notamment travaillé avec Vinci sur les chantiers de la coupe du monde de foot.L’entrepreneur se serait rendu coupable de blanchiment d’argent à but terroriste.Parmi les millions de rials qataris brassés lors de ces travaux publics de premièreimportance à Doha la société Bin Omran aurait-elle dissimulé des sommes d’argent deprovenance criminelle ? S’agit-il d’une affaire de corruption pour obtenir de telsmarchés ? Patrick Ramaël le dément d’autant plus fermement qu’aucun élément dansce sens ne lui a été apporté, les droits de la défense étant, selon lui, particulièrementmalmenés : « Je n’ai jamais pu avoir accès au dossier de mon client et mes demandes derendez-vous auprès du Procureur général du Qatar, pourtant transmises parl’Ambassadeur de France à Doha, sont restées sans réponse ». Interrogé, Jean-BaptisteFaivre, ambassadeur de France sur place, se dit effectivement informé de la situation etil promet que Dori Labaki, marié à une Française, Français lui-même de ce fait, bénéciedu soutien consulaire. Il se refuse à commenter l’affaire en cours.
Victime collatérale
En outre, à ce jour, aucune comparution devant une Cour n’est prévue. Ce qui conduitPatrick Ramaël à afrmer que le dossier est vide et que la justice ne sait plus commentenclencher la marche arrière.Dori Labaki pourrait en réalité être la victime collatérale de règlements de compte ausein du Palais. Le chef d’entreprise a en effet de longue date noué des liens étroits avecle pouvoir en place – méthode incontournable dans le secteur de la construction pours’assurer des marchés. En septembre 1997, lorsqu’il fonde sa société Bin OmranTrading and Contracting, il le fait au côté du Dr Hamad bin Abdulaziz Al-Kuwari, ancienministre de la Culture
Méga projet
Autre signe d’allégeance : en 2014, tout en conservant des responsabilitésopérationnelles, Labaki vend sa société à Cheikh Khalid bin Hamad bin Khalifa Al Thani,demi-frère de l’Émir, pour un montant de 300 millions de riyals (73,6 millions d’euros).C’est l’année où l’entreprise est sélectionnée pour le méga projet Orbital 2, au côté deVinci, visant à concevoir et construire 47 kilomètres d’autoroute, 6 viaducs, 17 ouvragesd’art et un tunnel de 320 mètres de long autour de Doha.Avec un tel marché, quatre ans plus tard, en 2018, l’entreprise est évaluée à un montant1,2 milliard de riyals. Cheikh Khalid a fait une bonne affaire.
Paiement suspendu
Cette proximité renforcée avec le pouvoir semble ouvrir la voie du succès à Dori Labaki.Elle conduira en réalité à sa chute. Car lorsqu’il s’agit de régler la facture d’Orbital 2, lespouvoirs publics sont soudain aux abonnés absents.Les temps ont, il est vrai, changé : en 2017, l’Arabie saoudite a en effet placé le Qatarsous blocus. Qu’importe pour Vinci, qui envisage, selon Dori Labaki, de porter l’affaireen justice et d’arrêter net les travaux. Pour éviter le scandale, le 30 septembre 2017, lasociété Bin Omran, contre l’avis de Dori Labaki, reprend alors la douloureuse à soncompte.19/03/2025 12:19 Le Qatar malmène un chef d’entreprise franco-libanaishttps://www.challenges.fr/mo
Arrangements troubles
Il parvient à terminer 10 projets sur les 14 qui connaissaient des retards et à rétablir lepaiement des salaires qui avait été interrompu. Toutefois, la société ne s’en relèvera paset mettra la clé sous la porte en 2022.Pour Patrick Ramaël, impossible de ne pas faire le lien entre ces arrangementsnanciers troubles au bénéce des pouvoirs publics, et les soucis en justice de sonclient. En attaquant Dori Labaki, l’objectif était-il de couper court à toute velléitécontentieuse de sa part ? S’agissait-il d’obtenir, sous la pression de l’accusation deblanchiment, un aveu d’erreur de gestion ou de manipulation, qui aurait effacé le rôle demauvais payeur du pouvoir en place ?
Une affaire d’image
Le Qatar tient en effet à soigner son image auprès des grandes multinationales, qui deTotalEnergies à l’américain Raytheon, ont pignon sur rue dans le très riche Emirat. Quoiqu’il en soit, faute de pouvoir attaquer Cheikh Khalid, la justice du Qatar pourrait avoirfait de Dori Labaki un bouc émissaire, avec son éviction de la société en octobre 2021puis son incarcération.Carrure de boxeur, démarche rapide : Dori Labaki, 53 ans, a conservé ce prol volontairede patron d’entreprise sûr de son fait. Plus à l’aise sans doute avec un casque dechantier vissé sur le crâne que dans ce palace à la moquette épaisse où il paraît, ce jourlà, en n de journée, à Doha.
« Après mon passage en prison, on m’a demandé en guise de solution de règlement dereverser trois années de bonus, de 2015 à 2017, soit environ 18 millions de riyals qataris(4,5 millions d’euros), explique-t-il. Beaucoup, y compris à l’ambassade du Liban, m’ontconseillé de céder, de rembourser, pour solder le dossier et quitter le Qatar. » Maisl’homme se dit encore attaché à l’Emirat où il a passé toute sa vie.
Bad boy
Il prend soin d’épargner Cheikh Khalid, avec lequel il jure avoir toujours travaillé enbonne intelligence. Il est vrai que ce dernier a une réputation sulfureuse, celle du « badboy » de la famille. En 2015, Cheikh Khalid avait dû quitter précipitamment les EtatsUnis après une course-poursuite en Ferrari jaune dans les rues de Los Angeles.Et une plainte a été déposée contre lui outre Atlantique car il aurait demandé à deuxgardes privés d’éliminer une personne pouvant nuire à sa réputation. Pourtant, selonDori Labaki, ce sont les mauvais conseillers de l’Emir et de son demi-frère qui ontconduit à la situation lui-même a été plongé.
Une affaire d’honneur
« J’ai refusé ce marché que l’on me proposait, continue-t-il. C’était l’aveu de culpabilitéque l’on attendait de moi. Or on a détruit en six mois une entreprise pour laquelle j’ai toutdonné pendant 25 ans. On a licencié les 1 800 personnes qui y étaient employées. Je n’aiplus de revenus. Je n’ai plus que mon honneur. Je ne vais pas le brader ».Contacté par le biais de son agence de communication en France, l’Emirat n’a pas donnésuite à nos questions