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MOUBARACK LÔ « Un accord avec le FMI estindispensable pour le Sénégal »

Alors que le Sénégal fait face à
une chute de ses obligations en
dollars sur les marchés
internationaux en 2025, et avec
un ratio de dette publique
approchant les 100 % du PIB –
aggravé par un rapport de
Barclays situant ce taux à 119 %
en 2024 – l’inquiétude grandit
parmi les experts économiques.
Dans cet entretien accordé à
Seneweb ce 1er juillet,
Moubarack Lô, analyste
économique, décrypte les
enjeux et propose des pistes
pour surmonter cette crise.
M. Lô, les obligations du Sénégal en dollars
ont chuté sur les marchés internationaux.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement
pour le Sénégal et quel impact cette chute
pourrait-elle avoir sur l’économie quoti
dienne des citoyens sénégalais ?
Cela indique que les titres du Sénégal ont
perdu de leur attractivité, ce qui signifie qu’un
investisseur souhaitant les céder rencontrerait
quelques difficultés pour les revendre. En se
cond lieu, cette situation est susceptible d’en
traîner une hausse des taux d’intérêt. Si, à
l’avenir, le Sénégal envisageait de se tourner
vers les marchés privés internationaux pour
émettre des Eurobonds ou des Dollarbonds,
cela deviendrait nettement plus complexe
en termes de coûts d’emprunt, les investis
seurs exigeant une prime de risque plus éle
vée. Ainsi, cette baisse de la valeur des obli
gations du Sénégal libellées en dollars
engendre une contrainte accrue sur la capa
cité du pays à s’endetter sur les marchés in
ternationaux tout en obtenant des taux d’in
térêt avantageux. Cela pourrait également
augmenter le service de la dette ; par exemple,
si le pays devait à nouveau emprunter sur
ces marchés, les remboursements seraient
plus lourds, réduisant ainsi les ressources
disponibles pour des subventions ou des
programmes sociaux tels que l’électrification
rurale, l’accès à l’eau potable, ou la construc
tion d’écoles et de centres de santé, sauf si
des alternatives de financement sont iden
tifiées pour y faire face.
Le rapport de Barclays indique que la dette
publique a atteint 119 % du PIB en 2024.
Pouvez-vous nous expliquer ce que repré
sente ce chiffre et pourquoi il inquiète les
investisseurs étrangers ?
Une dette représentant 119 % du produit in
térieur brut (PIB) du Sénégal signifie que le
pays est endetté à un niveau supérieur à l’en
semble de ses revenus annuels. On peut com
parer cela à un individu disposant de 100 000
francs CFA de revenus mais portant une dette
de 119 000 francs CFA, soit un excédent de
19 000 francs CFA en dettes. Bien que cette
dette ne soit pas remboursée d’un seul coup
et soit étalée sur des échéances définies, les
créanciers du Sénégal peuvent légitimement
s’interroger sur la capacité du pays à honorer
« Selon les données de
Barclays, le Sénégal serait
actuellement le pays le
plus endetté d’Afrique,
mais il est possible que, si
d’autres nations adop
taient des procédures
transparentes similaires à
celles retenues par le Sé
négal, des niveaux d’en
dettement encore plus
élevés soient révélés en
Afrique »

« Le Sénégal dispose de pétrole et de gaz, mais dans l’horizon
du court et du moyen terme, ces ressources ne suffiront pas à
sortir le pays de sa situation difficile »
ses engagements lorsque ces échéances ar
riveront. Selon les données de Barclays, le
Sénégal serait actuellement le pays le plus
endetté d’Afrique, mais il est possible que, si
d’autres nations adoptaient des procédures
transparentes similaires à celles retenues par
le Sénégal, des niveaux d’endettement encore
plus élevés soient révélés en Afrique.
Lorsqu’un pays affiche un taux d’endettement
élevé, cela ne préoccupe pas forcément les
investisseurs s’il s’agit d’une économie dé
veloppée, car ces pays, du fait de leur crédi
bilité, peuvent émettre facilement de nou
velles dettes pour rembourser les anciennes.
En revanche, dans le cas d’un pays en déve
loppement, les investisseurs se demandent
si l’État sera en mesure de générer des reve
nus internes et/ou de lever de nouveaux fonds
pour couvrir les échéances passées, surtout
lorsque ce pays est soumis aux normes de
l’UEMOA, qui limitent la dette à 70 % du PIB,
ainsi qu’aux conditionnalités du FMI exigeant
une dette soutenable pour les pays sous pro
gramme. C’est précisément cette situation
que traverse le Sénégal aujourd’hui.
Comment les révélations sur la falsification
des comptes publics sous l’ancien régime
contribuent-elles à cette crise et que doivent
faire les nouvelles autorités pour restaurer
la confiance ?
Les dynamiques des marchés financiers re
posent largement sur ce qu’on appelle les «
news » (les informations nouvelles), qu’elles
soient positives ou négatives, provoquant des
réactions immédiates et parfois des sur-réac
tions (« overshooting ») qui ne se stabilisent
que progressivement. Depuis janvier 2025,
une série de « news » a marqué l’actualité au
Sénégal. Lorsque le gouvernement actuel a
révélé que les chiffres légués par l’ancien ré
gime étaient erronés, les obligations du Sé
négal en ont immédiatement souffert. Par la
suite, les efforts déployés pour instaurer la
transparence et réorganiser les finances pu
bliques ont permis une légère amélioration.
Cependant, le retard dans la conclusion d’un
programme avec le FMI, ainsi que les discours
officiels reconnaissant la gravité de la situa
tion, ont de nouveau influencé négativement
la perception des investisseurs quant au
risque associé au Sénégal. Le gouvernement
actuel a hérité d’une situation complexe :
une alternance politique implique la prise
en charge d’actifs et de passifs, la dette faisant
partie de ces derniers. Quoi qu’il en soit, un
pays dans une telle position ne peut rester
inactif. Il est inenvisageable de déclarer ne
pas vouloir gérer cette crise sous prétexte de
ne pas en être l’auteur. Le gouvernement est
tenu de prendre des mesures et de proposer
des solutions. Cet exercice s’impose au
jourd’hui. Des efforts ont certes été entrepris
dans le cadre de la loi de finances rectificative,
mais ils doivent être amplifiés pour sortir de
cette impasse.
À l’avenir, le Sénégal devra redoubler d’efforts
pour innover dans la gestion de sa dette et
de ses finances publiques en général.
Conscient des dangers liés à un défaut de
paiement, le pays doit, hic et nunc, explorer
des options telles que le rééchelonnement
et le rachat de dettes, une mobilisation plus
forte de ressources en ciblant notamment la
réduction des exonérations fiscales, la maî
trise des optimisations fiscales mises en
œuvre par les multinationales, l’accélération
de la politique d’élargissement multiforme
de la base fiscale, une révision drastique des
subventions énergétiques, et une rationali
sation accrue des dépenses publiques. Au
delà de la simple réduction des charges, cette
rationalisation implique une meilleure sélec
tion des projets, un contrôle strict des coûts
unitaires, un audit organisationnel de l’État,
et un recours accru aux partenariats public
privé, voire à des privatisations ciblées si né
cessaire, tout en assurant une haute qualité
des services rendus aux citoyens, aux usagers
et aux clients du service public. Aujourd’hui,
plus que jamais, le concept de « moins d’État,
mieux d’État », popularisé par l’ancien prési
dent Abdou Diouf, doit guider les actions à
tous les niveaux.
Les négociations avec le FMI semblent blo
quées. Pourquoi est-ce important pour le
Sénégal, et quelles pourraient être les
conséquences si un accord n’est pas trouvé
rapidement ?
Dans le contexte actuel, le Sénégal ne peut
se permettre de se passer d’un accord avec
le FMI, car depuis le début de l’année 2025,
les entrées de ressources extérieures, qu’il
s’agisse de dons ou de prêts, ont été très li
mitées. Un accord avec le FMI est indispen
sable, car sans lui, de nombreux partenaires
hésiteront à s’engager avec le Sénégal, alors
que le pays a un besoin urgent de liquidités
fraîches pour répondre à ses besoins budgé
taires. Cela inclut la mise en œuvre des grands
chantiers de la Vision 2050, mais aussi la prise
en charge des dépenses courantes à travers
un appui budgétaire.
Malgré cette crise, le Sénégal dispose de
ressources pétrolières et gazières promet
teuses. Comment ces atouts pourraient-ils
aider à surmonter les défis actuels de la
dette et à quoi le public doit-il s’attendre à
long terme ?
Le Sénégal dispose de pétrole et de gaz, mais
dans l’horizon du court et du moyen terme,
ces ressources ne suffiront pas à sortir le pays
de sa situation difficile. Cependant, à long
terme, elles offriront des perspectives, non
seulement de manière directe grâce à la
contribution des recettes pétrolières et ga
zières aux finances publiques, mais aussi de
façon indirecte en soutenant la diversification
de l’économie. Cette diversification pourrait
être impulsée en développant des chaînes
de valeur autour du pétrole et du gaz, tout
en utilisant ces ressources pour financer des
investissements dans d’autres secteurs
comme l’agriculture, l’élevage, la pêche, l’in
dustrie manufacturière ou les services à haute
valeur ajoutée. Par conséquent, il sera pro
bablement nécessaire d’élargir la gamme de
solutions et d’intégrer des approches dépas
sant les ressources du pétrole et du gaz pour
les deux à trois prochaines années. C’est une
condition sine qua non pour réussir la trans
formation structurelle et systémique promue
par le gouvernement.