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BAL D’AFRIQUE DE MAMADOU DIALLO OU UN ART LITTÉRAIRE À L’OEUVRE

EXCLUSIF SENEPLUS – À travers des situations nées de son imaginaire, l’auteur dénonce le népotisme, la corruption et l’absence de conception politique pour les micros-États d’Afrique qui fonctionnent encore sur un mode abscons

Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire. Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.Emprunté à la langue grecque dramatourgia, le mot dramaturgie se définit comme un art de la composition ou de la représentation d’une pièce de théâtre. Ce genre littéraire et artistique est connu depuis l’antiquité avec Sophocle, puis de Racine, Molière ou Shakespeare jusqu’aux productions contemporaines. L’expression théâtrale qui appartient à l’art vivant permet d’exprimer la démesure pour mieux dire et pour mieux dénoncer les scandales qui perdurent. La farce, le drame, la poésie, l’épopée peuvent y être entremêlés et produire une œuvre particulièrement vivante et intemporelle.Mamadou Diallo, avocat au barreau de Paris, écrivain et poète, possède toutes les qualités volcaniques du dramaturge. Dès les premiers mots, dès le premier acte et la première scène, le décor est planté et l’on est déjà installé sur notre fauteuil, les yeux rivés devant un spectacle qui, on le sait, nous fera réfléchir. La connivence avec le lecteur, ou plus exactement le spectateur, est instantanée car, même si les traits des personnages sont forcés, que la caricature est explosive, la vérité des êtres est ainsi mise à nu. Et nous l’admettons car ce sont les codes inventifs et inhérents au théâtre qui nous permettent d’y croire.La fiction ainsi représentée renferme plus d’intensité encore que la réalité. Elle incarne avec justesse des situations drôles mais dissonantes et qui parlent immédiatement à nos imaginaires.L’exposition dramatique de Bal d’Afrique est assez simple. Un jeune député est élu par la volonté de son clan, soutenu notamment par les notables du village qui veulent conserver à tout prix leurs privilèges ancestraux. Mais le jeune élu a d’autres ambitions, celle notamment de rétablir la justice pour offrir à la jeunesse une nouvelle terre de travail, de vie et de prospérité. Aidé du poète visionnaire et militant, il doit se battre contre l’oligarchie puissante du pouvoir. La suite de la pièce est un tourbillon de jeux cocasses, ridicules et éloquents mis en scène et organisés par les comploteurs qui tentent d’acheter les idées révolutionnaires du jeune député.Ainsi, par le truchement du théâtre, Mamadou Diallo fait tomber les masques de l’imposture. À travers des situations nées de son imaginaire dans un pays fictif, il dénonce le népotisme, la corruption et l’absence de conception politique pour les micros-États d’Afrique qui fonctionnent encore sur un mode abscons, celui de l’héritage paresseux, plutôt que sur celui de l’exigence et de l’action.Travestissant des épisodes bien connus de nous tous, Mamadou Diallo cherche, à travers l’art de la transformation et du jeu, à ouvrir les consciences et à incarner les rôles que nous avons à jouer pour le devenir des terres d’Afrique. Ce message, profondément mis à jour et magistralement mis en scène, parvient à atteindre chacune de nos expériences et notre humanisme pour engager le changement et la renaissance de nos valeurs culturelles et sociales.Les personnages sont éminemment justes dans l’excès et la parodie, c’est la force du théâtre et de la représentation que de dire une vérité qui grince, la rendant ainsi burlesque sous la lumière de la scène et devant les yeux humains pour mieux la combattre. Bal d’Afrique est également comme une joute orale jubilatoire rendue possible par des dialogues enlevés qui représentent le monde et ses nombreuses manipulations par la trahison et l’intérêt personnel.La poésie est également présente dans les apartés, utilisée comme un procédé dramatique, pour enlever, par la métaphore, le récit théâtral et apporter la beauté de l’espoir. Même si la défaite idéologique se dessine au profit de la mascarade, toutes les espérances sont permises car les actes fondateurs pour renaître, au moyen de l’art dramatique et de la fiction, sont posés pour la réalité de l’éternité.L’auteur produit une œuvre à la fois allégorique, visionnaire et vivante et qui place le spectateur du côté du rideau des justes qui, demain, se lèveront pour être les défenseurs d’une Afrique renouvelée et renaissante. Assurément, la grandeur de la justice et de la loyauté l’emportent sur la manigance, la tromperie, le discours falsifié en annonçant, comme un coup de théâtre, leur fin imminente. L’organisation sociale et culturelle des terres africaines a besoin plus que jamais de ses héros symboliques, de ses personnages intègres et sincères, qui construisent notre récit et qui œuvrent pour le progrès de la civilisation.Ainsi Mamadou Diallo est un conteur talentueux qui, à l’aide de sa verve poétique et inspirée, trouve ici une voix littéraire hybride entre parodie, théâtralité et prosodie, provoquant des collisions à notre conscience et à notre sensibilité entre drôlerie et bouleversement.Bal d’Afrique, Mamadou Diallo, théâtre, éditions Lettres de Renaissances, Collection Baobab, Paris, 2017Amadou Elimane Kane est écrivain, poète.