De Bamako à Kidal, le pays précipité dans l’après-Goïta
L’offensive lancée par le mouvement djihadiste d’Iyad Ag Ghali et son allié, le Front de libération de l’Azawad, fait vaciller la junte et relance l’espoir des mouvements politiques d’opposition. Ceux-ci devront composer avec les groupes politico-militaires du Nord à l’origine de cette étincelle.
Publié le 27/04/2026 à 11h40 GMT Lecture 6 minutes
Des rebelles touaregs de la coalition du Front de libération de l’Azawad (FLA) à Kidal, le 26 avril 2026.
Des rebelles touaregs de la coalition du Front de libération de l’Azawad (FLA) à Kidal, le 26 avril 2026. ©️ Abdollah Ag Mohamed/AFP
Les attaques coordonnées lancées les 25 et 26 avril par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Gsim) coalisé avec le Front de libération de l’Azawad (FLA) ont infligé au régime malien des pertes qu’il n’est pas certain de pouvoir absorber. Sadio Camara, ministre de la défense et pilier de la junte, a été tué dans l’attaque de sa résidence par une voiture chargée d’explosifs en périphérie de Bamako.
Le général Modibo Koné, autre figure centrale de la junte, à la tête de l’Agence nationale de la sécurité de l’État, est, lui, décédé lors de son évacuation vers l’aéroport. Quant au chef d’état-major des armées, le général Oumar Diarra, il est hospitalisé à Kati, ville garnison et épicentre du dispositif militaire, qui a également été ciblée. En moins de vingt-quatre heures, la colonne vertébrale du régime a été brisée. Dans le septentrion malien, des villes comme Kidal, Mopti, Gao, et Sévaré sont en grande partie passées sous contrôle du Gsim et du FLA. Ce que Bamako a tenté de démentir.
Les trois derniers colonels putschistes – depuis promus généraux –, à commencer par le chef de l’État Assimi Goïta, mais aussi le président du Conseil national de la transition (CNT), Malick Diaw, ainsi que le ministre pour la réconciliation et la paix, Ismaël Wagué, n’ont donné aucun signe de vie public. Leur localisation demeure incertaine, et une exfiltration du président Goïta, protégé par des éléments paramilitaires affiliés à la société turque Sadat, est évoquée. Quant au premier ministre Abdoulaye Maïga, en déplacement au Burkina Faso au moment des faits, il n’a formulé aucune déclaration à son retour à Bamako le 26 avril.
Vacance soudaine du pouvoir
La capitale est sous couvre-feu. Plus personne, en apparence, ne gouverne, même si la junte semble être parvenue à conserver un contrôle relatif sur Bamako, dont l’aéroport international a repris son activité le 26 avril après avoir été fermé la veille. De leur côté, un certain nombre d’acteurs internationaux, dont les Nations unies, ne recommandent pas encore l’évacuation de leur personnel à ce stade. Toutefois, d’autres offensives du Gsim et du FLA sont redoutées.
Cette vacance soudaine du pouvoir a instantanément rouvert des dossiers que la junte pensait clos. Dans l’opposition, l’hypothèse d’une transition négociée n’est plus un vœu pieux mais redevient subitement une perspective. Les canaux de discussion se sont multipliés en quelques heures : l’opposant en exil Oumar Mariko échange avec le Gsim et la constellation d’acteurs politiques à l’étranger ; les chancelleries occidentales et africaines sont en contact permanent. Et les leaders religieux, au premier rang desquels Mahmoud Dicko, ancien président du Haut Conseil islamique du Mali, désormais établi à Alger, cherchent à se concerter.
À travers la Coalition des forces pour la République (CFR), l’imam Dicko, en lien étroit avec l’universitaire en exil ayant été emprisonné sous la transition, Étienne Fakaba Sissoko, appelle ouvertement à la démission de la junte et à l’installation d’un nouveau commandement militaire. Une voix influente et respectée dont le message ne laisse pas indifférent les officiers maliens. Un effondrement du régime est désormais clairement envisagé, tant dans les cénacles politiques que militaires et diplomatiques, même si un sauvetage d’Assimi Goïta n’est pas totalement écarté.
Un séisme politique
Le scénario qui revient le plus souvent est celui du renversement du général Paul-Henri Sandaogo Damiba au Burkina Faso en 2022 : un pouvoir militaire affaibli, une contestation interne latente, une pression sécuritaire insoutenable, un basculement rapide au profit d’un autre groupe d’officiers. Au Mali, un nom circule avec insistance pour prendre la tête d’un éventuel futur conseil de transition : le colonel Abass Dembélé, qui s’est rendu célèbre, avec la générale Néma Sagara, pour son rôle lors de la reconquête du Nord en 2013. Tous deux sont incarcérés depuis août 2025 pour tentative de putsch. Mais leur capital de sympathie dans les rangs militaires et auprès des populations pourrait en faire des candidats crédibles à un renouveau institutionnel.
Sur le plan sécuritaire, la portée des attaques dépasse le seul bilan humain. La prise de Kidal constitue un choc politique marqué par le retour sur place de la figure aristocratique et rebelle locale, Alghabass Ag Intalla, qui a contribué à faciliter des liens entre le FLA et le Gsim. La ville, épicentre des revendications séparatistes touarègues et symbole de la crise de 2012, avait été reconquise par les forces maliennes en 2023 dans un climat de triomphe national. Sa perte remet en cause le récit de souveraineté retrouvée que la junte avait placé au cœur de sa légitimité.
Elle révèle également l’ampleur du front que les forces armées maliennes doivent désormais couvrir, de l’extrême nord jusqu’aux régions de Kayes et de Sikasso, dans un contexte où les éléments d’Africa Corps ont quitté Kidal, après une discrète médiation algérienne. Le Gsim a également fait savoir à Moscou qu’il était disposé à discuter, et son chef, Iyad Ag Ghali, semble désormais l’incontournable interlocuteur avec qui négocier et, en partie, écrire la suite de l’histoire du Mali, tant politique que militaire.
Les diplomaties se positionnent
La redistribution des cartes régionales et internationales s’accélère en parallèle. La France, silencieuse depuis les attaques, ne verrait pas d’un mauvais œil une transition qui lui permettrait de regagner de l’influence à Bamako. D’autant plus que ses diplomates s’efforcent péniblement d’ouvrir un canal en vue de la libération d’un officier de la DGSE, détenu au Mali depuis août 2025. Dernière tentative en date : une rencontre bilatérale entre la délégation française et le ministre des affaires étrangères de la junte malienne, Abdoulaye Diop, qui s’est tenue le 18 avril en marge d’un séminaire sur le Sahel organisé à Lomé par le gouvernement togolais. En vain.
L’Algérie, en froid avec la junte depuis 2025 et inquiète de la sécurisation de ses frontières, pousse dans le même sens à travers différents vecteurs, dont l’imam Dicko sur le plan politique. La Mauritanie, dont les relations avec les colonels au pouvoir sont tendues – Bamako l’accusant d’héberger des “terroristes” –, parle avec l’opposition et devrait soutenir un changement de leadership. La Côte d’Ivoire et le Bénin, hostiles aux régimes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), plaident pour une transition civile ainsi qu’une reprise en main du processus de sortie de crise par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao).
Seuls la Turquie et le Maroc ont tenu à nouer des relations de coopération avec le pouvoir malien. Rabat a ainsi obtenu de Bamako la reconnaissance de la “marocanité” du Sahara occidental il y a quelques semaines, et ses services de renseignement ont tenté de tirer profit du rapprochement avec le pouvoir d’Assimi Goïta pour faciliter des médiations avec les juntes de l’AES. Quant à Ankara, il apporte, entre autres, un soutien militaire en hommes et en équipement. Toutefois, ni le Maroc ni la Turquie ne semblent en mesure de s’opposer frontalement à une recomposition du pouvoir, encore moins si les États-Unis poussent en ce sens.
Risque d’effet domino
Si Washington a opéré un rapprochement tant sur le plan sécuritaire que sur le plan économique avec la junte au cours des derniers mois (AI du 03/04/26), il a également ouvert un discret canal avec la CFR de l’imam Dicko fin 2025, comme l’avait révélé Africa Intelligence (AI du 05/03/26). Le sous-secrétaire d’État américain, Christopher Landau, est en visite officielle en Algérie ce 27 avril, avant de se rendre au Maroc. C’est la Russie qui a le plus perdre, mais le théâtre sahélien est moins une priorité pour elle que celui de l’Ukraine.
Pour l’opposition malienne, les termes d’une transition sont déjà en discussion : libération des prisonniers politiques et des militants de la société civile, dont l’ex-premier ministre Moussa Mara, retour des exilés, remobilisation de l’espace public en vue d’élections libres et inclusives dans un délai de douze à dix-huit mois. Certains leaders réfléchissent déjà à ce que pourrait être un compromis de gouvernance dans le futur avec le Gsim, le FLA, les chefs religieux et les représentants politiques.
Les moins optimistes rappellent qu’Assimi Goïta reste protégé, que son silence n’est pas nécessairement une reddition, et qu’un effondrement non maîtrisé du régime ouvrirait la voie à une fragmentation sécuritaire dont le Gsim et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) seraient les premiers bénéficiaires – avec un risque d’effet domino au Burkina Faso et au Niger.